Au bout du mégot

facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

4-25x6-87_front_enSupport independent publishing: Buy this book on Lulu.

21/08/2022 :

« Ce n’est sûrement pas arrivé. Pas vraiment, du moins.

Mon cerveau abruti par l’alcool et vacillant sous le poids de quelques litrons de bières et de mauvais choix tente sans doute encore une fois de me faire passer un message. De m’avertir que le delirium tremens se rapproche à petites gorgées. 

43 ans et sûrement l’âge physiologique d’une rock star des années 2000 sur le retour. Cette expérience est peut-être la première d’une longue série de troubles cognitifs menant tout droit vers la lésion cérébrale, qui sait ? Il ne faudrait surtout pas mourir bête.

 

Mais ça c’est la solution de facilité ; je devrais creuser le sujet, en bon scientifique que je suis. Que j’étais. Il est fondamental pour moi de cimenter une théorie en la posant sur papier.

Mais pas encore. Trop de variables. La peur de devenir fou. Revenir au départ, la nuit dernière.

Là, je sentais parfaitement cette présence. Je pensais même qu’elle pouvait être moi-même, une autre version, ancienne ou future, perdue au fond d’un puits de potentialité sans fond, noir et humide ; le destin, autrement dit.

 Jusqu’à ce qu’une forme nébuleuse, s’étant introduite de force dans mon rêve semi-éveillé, prenne les traits de mon père et me parle du jour de sa mort. Tranquillement, détendu, sans se presser. Là, j’ai saisi que ce n’était pas une simple contemplation narcissique nocturne et que je voyais, ressentais, la vie d’un autre ».

¬¬Rien à faire. Trop rapide, tu comprends ? Ma faute sûrement, relevée d’une bonne vieille pincée de guigne ordinaire. Et un virage mal négocié, la pluie, des pneus usés, une poignée de gravillons éparpillés juste là, au beau milieu de mon petit côté du bitume. Calculé pour se trouver précisément sous la roue avant de ma bécane au moment où j’entamais mon virage on dirait. Il y avait une grotte pas loin, surplombant la calanque. De la roche ancienne, brune, taillée dans d’énormes blocs de granit acérés. Je m’y suis traîné. J’ai toujours voulu faire de la spéléo. Je sentais la mort venir, pleinement conscient de la multitude d’os brisés et de tissus déchirés qui tourmentait mon pauvre corps pourtant robuste, habitué aux coups de bâton, a l’effort. Ma combinaison de moto renforcée a fait de son mieux. J’ai pensé à toi avant de fermer les yeux pour de bon. Je me suis dit que ce n’était pas si grave. Mieux vaut ça que l’inverse comment on dit, non ? Au moins il faisait chaud. Je pensais que la mort était glaciale, mais pas pour moi. Enfin, maintenant tu sais. C’est banal, mais ça me fait plaisir que tu puisses le vivre, en partie, sans la douleur et le regret. La vieille grotte sur la route de la Ciotat, trop insignifiante pour porter un nom officiel. C’est peut-être là que je demeure désormais, d’une certaine façon¬¬

« Ce n’est qu’en me réveillant pleinement – autant que ma gueule de bois le permettait – que j’ai compris que ce n’était pas le visage de mon père que je voyais en rêve, mais celui d’un parfait inconnu avec lequel j’étais sur le moment convaincu d’avoir un lien filial. Je SAVAIS que j’étais son fils, et ce sentiment ne m’a pas quitté de la semaine.

Mon père est toujours bien vivant, quelque part dans le Var, trimbalant sa maigre carcasse entre le bar à pochetrons du vieux port de Saint-Raphaël et sa bicoque en vieille pierre à la soutenance incertaine près de Gassin, dont il avait lui-même dessiné les plans à l’époque où il se faisait encore appeler « monsieur le docteur en architecture ».

Je lui ai passé un coup de fil pour être sûr. Ça me semblait évident. Même un vieil ivrogne peut apprendre à se servir d’un téléphone portable. Il a l’air de se porter plutôt bien et se réjouit d’avoir eu l’autorisation de louer la salle des fêtes de la coopérative de Gassin afin d’y organiser la soirée de ses 70 ans. Je lui ai dis que je tâcherai de venir, peut-être, selon mon emploi du temps, en ce moment je bosse sur une nouvelle molécule. Bisous à bientôt. Plutôt me cogner la tête contre le mur jusqu’à m’en pulvériser le lobe frontal. J’ai de la tendresse pour mon père, mais la perspective de passer une soirée en compagnie du fleuron du troisième âge carburant à la gnôle anisée « bien de chez nous » me terrifiait presque autant qu’une rupture d’anévrisme. Je réviserai mon jugement dans 25 ans, peut-être, quand je serais finalement devenu sa copie conforme. On a déjà un penchant certain pour le fruit fermenté en commun, j’attends la suite avec impatience…

En attendant, j’affine ma théorie. Et je reviens.

Be the first to comment on "Au bout du mégot"

Leave a comment

Your email address will not be published.


*


Aller à la barre d’outils