Au bout du mégot

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Paris, France

Richard ne se sent pas vraiment seul. La compagnie des autres le fascine, en fait. Par ses embranchements multiples scintillants d’extrêmes, ses potentialités entrelacées se faisant et se défaisait au gré d’une mer de flux chaotique – ou chaos fluctuent – dont les ressacs peuvent mener au chaos le plus totale en l’espace de quelques microsecondes.  Par la sensation enivrante de synergie symbiotique qu’il est possible de ressentir alors que deux personnes prononcent exactement les mêmes mots au même moment. La certitude de pouvoir anticiper les mots de l’autre, bouillonnant d’envie de les réfuter d’un revers de langue puisque nous, et seulement nous, savons à quel point l’autre à tort, et ne connait que superficiellement son sujet. Bêtise.

Enfin, l’orgueil. La fierté égocentrique d’un orateur énergique piquant à vif la timidité et le manque d’assurance d’un interlocuteur mal assuré, s’empêtrant inévitablement dans sa propre argumentation, pris à la gorge par son interlocuteur à chaque début de phrase.

L’hyène fine rhétoricienne se délecte de sa carcasse, sans proposer ni échange ni politesse. Le besoin primaire d’être entendu, reconnu d’un côté, et l’envie palpable, presque odorante, de disparaître de l’autre.

La relation sociale était un cirque que Richard trouvait aussi fascinant que terrifiant, révoltant, d’autant qu’il se situait souvent du côté de la gazelle hémophile, le cou déchiré par l’hyène hurlante, l’expression de sa pensée brisée, saccagée, refoulée. Par des membres de son propre cercle amical. Évidemment.

Qu’y-a-t-il de plus banal qu’un ami légèrement pervers dont on laisse le narcissisme réduire son propre égo en purée ? Pourquoi s’imposait-il encore cette mascarade, perversion de l’amitié, une fois par semaine? Richard l’ignorait encore. Peut-être un acte de pénitence inconscient. Pour son mode de vie basé sur le profit, le mensonge, la dissimulation, servant l’avidité d’une poignée de malfrats en costard aux dents étincelantes, longues et blanches. Pour son doctorat en biochimie moléculaire qui lui sert à tout sauf à guérir le cancer ou une de ces maladies orphelines dont tout le monde se fout, sur lesquelles il avait basé sa thèse, son futur, une vie plus tôt.

Pour ces soirées hebdomadaires décadentes qu’il ne pouvait supporter qu’avec un gramme de coke dans le sang et un demi-litre de scotch, juste assez pour refouler sa nausée et le besoin envahissant, croissant comme une tumeur maligne pulsante de mort, de hurler à la mort en se lacérant le visage de ses propres ongles.

Avec une seule requête sur le bout des lèvres : « Pardonnez-moi si vous le pouvez, mon cher Jésus, mon cher Dieu, mon cher Univers, pour mes soirées champagne, coke et putes, pour avoir vendu mon âme et mon savoir au diable du lobbyisme, pour mes actes d’autodestruction assumés qui n’ont d’autres racines que ma lâcheté. Vraiment désolé hein, vraiment, tu pardonnes à tout le monde il paraît non ? ».

Généralement, Richard se réveillait de ces fameuses soirées dans son canapé en cuir de vachette véritable, portant encore le costume sur mesure de la veille, fardé de quelques marques de poudre, parfois imbibé de sperme, mais toujours empestant l’alcool. L’alcool de luxe, champagne a 700 balles la bouteille, qui pue autant qu’une vinasse de supermarché vendue en packs de six une fois qu’il finit de macérer dans le joli tissu d’Égypte dont sont composés ses nombreux costumes sur mesure, tous identiques ou presque, si on fait exception de la cravate : soie rouge ou marron, selon l’humeur du matin. Au hasard, en réalité.

Parfois, comme aujourd’hui, son bras droit tordu derrière son cou dans une piètre tentative d’imitation de l’oreiller s’est retrouvé privé un peu trop longtemps de son apport en sang, provoquant cette sensation terrifiante de membre fantôme, dissocié de son propre corps et pendouillant comme une carcasse de viande molle qu’un docteur cinglé aurait greffé sur le moignon de l’épaule.

La plupart des gens attendent que la sensation revienne, ce picotement nerveux suivi de la douleur sourde et mordante du retour à la vie. Richard en est ivre de terreur.

Il hurle et bondit hors du canapé en secouant son bras comme un possédé, visage tordu, son état d’éveil partiel ayant persuadé son système limbique que cette chose est en train de le tuer. Que son cœur est en train d’exploser. Que son corps entier est sur le point de se vider de son sang et qu’il ne lui reste que quelques secondes à vivre. La peur panique de la mort subite sur fond de bras engourdi et de migraine alcoolique. Et il se répète toujours qu’il y a plus digne, comme façon de partir.

Mais pas beaucoup plus drôle, vu de l’extérieur.

Ou depuis le loft des voisins d’en face au 60 rue Carnot.

Deux minutes plus tard, tout est revenu à la normal, bras engourdi ou pas.

Deux œufs au plat, un verre de jus de tomate, deux pilules d’anti acide et un cachet de citrate de betaïne. Médicaments gratuits, à vie, de la vicodine à l’aspirine en passant par tout le faisceau des drogues durs populaires, avec ou sans ordonnance, qu’il aidait pour certaines à mettre sur le marché, sous l’égide du labo.

Estampées, marquetées, « approuvées par des experts du domaine médical, molécule révolutionnaire, résultats garanties, synthétisées par des docteurs en biologie dépressifs et bourrés de coke, sans aucun effet secondaire à part la diarrhée occasionnelle ou une conspiration passagère. Ou l’arrêt cardio respiratoire subit, mais bon c’est rarissime et si cela vous arrive, c’est que la mort squattait déjà votre voisinage, vous y seriez passé incessamment avec ou sans notre dope, clairement. Sans rancune, et surtout sans procès, on s’entend. »

Richard attendait de subir un effet secondaire « rarissime » mortel avec une curiosité délibérément malsaine. Un juste retour à l’envoyeur, le chimiste terrassé par sa propre molécule, son Frankenstein en gélule gainée, bleu azur, ravissante de pureté et de promesses. Tout droit dans le gosier, tous les matins, Survectus™, quatre gélules. Posologie recommandée par le médecin : une gélule le matin.

Pourquoi se contenter de ça ? C’est sa plus belle création. Celle qui, dans un monde moins tordu, lui aurait peut-être valu un Nobel, ou simplement la satisfaction d’avoir accompli la mission de sa vie, celle pour laquelle il était venu au monde et avait fini par se damner : sauver des vies, trouver la faille de la maladie, lui arracher la victoire, justifiant par là même son existence et celle de l’espèce humaine entière… et pourquoi pas ? Pourquoi mériterait-on d’être épargné, si notre but n’est pas de nous sauver nous-même ?

Peut-être dans un monde moins tordu, oui. Il aurait pu faire une différence. S’il avait été plus fort et un poil moins avide des ces menues commodités que seuls les salaires à six chiffres peuvent se permettre.

Comme tout de monde ou presque, (« qui compte les hippies et les losers de toute façon ? » selon l’adage des commerciaux du labo) il appréciait aussi sa petite sécurité matérielle. La liberté de dépenser une fortune en droits d’importation depuis l’Alba juste pour déguster un scotch single malt gaélique presque aussi vieux que soi sans pour autant en apprécier le goût ni prétendre posséder la moindre connaissance dans le domaine du scotch.

Se faire reconduire par une « auto-matik » dernier cri de fonction, saoul comme un cochon, pour mieux vomir sur un tapis en fibre de chanvre fait main (soi-disant) par des artistes « es-tapisserie de luxe » de Berlin.

Naturellement se permettre de manquer une matinée de travail, car le chercheur / lobbyiste reste une denrée rare, choyé, jusqu’à une certaine limite. Jusqu’à ce qu’un autre ait les dents plus longues, ou la vocation plus brillante, belle et encore vierge, prête à se faire écarteler sur l’autel du rendement thérapeutique.

Richard se demandait parfois s’il n’était pas justement aussi apprécié pour son humanisme désabusé devenu presque intéressé, perverti « juste » ce qu’il faut pour rester dans le milieu, mais au cœur duquel brûle encore légèrement la flammèche originelle d’un altruisme pliant année par année sous la pression irrésistible exercée par le cynisme. Mais ne cédant jamais, pas entièrement…

L’auto-analyse psychologique de Richard lui avait pris des années et sa conclusion ne fut pas vraiment ce traumatisme extrême qu’il en était presque venu à espérer.

Lui qui s’attendait à un choc brutal, une révélation sur lui-même et sa place dans le monde, dû se contenter d’une petite secousse sèche semblant mettre un terme à un lent glissement le long d’une vieille route de campagne boueuse dont l’asphalte avait été réduit en purée noire et gluante par des années de passage de bestiaux et de tracteurs, abandonnée par la voirie à la merci des infiltrations d’eau et des bouses de vaches.

C’était drôle de comparer son cerveau à une route défoncée pleine de merde et de nids de poule. Amusant et ironique, mais difficilement choquant.

Richard se souvient du soir où il acheva son trajet sur la route scarifiée de son esprit en quête de justifications, de raisons, d’explications. D’absolution. Sa grande révélation, sa théorie ultime. C’était il y a six mois à peine. Une autre de ces soirées à la décadence devenue banale. Le temps d’une cigarette, une petite lucarne de clarté s’ouvrit au-dessus de lui, pour ne plus jamais se refermer.

 

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