Au bout du mégot

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29/08/2022 :

Lactescente.
Comme un figuier débordant de suc, épais et collant. Ou cramoisie, incandescente, sèche et brûlante. Mortelle. Ma cigarette se consumait lentement sous un ciel étrangement sombre pour un mois d’août, alors que j’étais paresseusement accoté au balcon de l’hôtel, le proverbial verre de champagne se dégazant lascivement au creux de ma main droite. « fffffzzzzz…sssssssssss », la libération du CO2 accompagné de son susurrement apaisant, petites bulles de gaz qui explosent, éphémères.

Une vraie symphonie pour mes oreilles. Presque hypnotisante. J’avais l’impression de voir un visage dans un des nuages menaçant passant lentement au-dessus de l’hôtel. Le même que celui qui m’était apparu en rêve la semaine dernière, celui de mon autre père, le motard mort qui ne résidait à priori que dans mon esprit. « Père le temps d’un rêve », ha ! C’était banal.
Tout le monde rêve, imagine des univers impossibles et conjure des personnages fictifs à l’existence précaire.
Pourtant, je n’arrive toujours pas à expulser ce sentiment d’appartenance, cette morsure aux tripes qui me pousse encore à creuser, chercher plus loin et plus profond afin de finalement comprendre cette expérience, et à travers elle peut être apercevoir quelque chose de plus vaste.
Une explication. Soulever un pan de réalité et y trouver un autre univers. Je me souviens avoir pensé ces mots, exactement, pendant la réception à l’hôtel, en fumant mes Rickys à la chaîne.
Ce que j’appelle désormais mon expérience mystique semblait enrober mon corps et mon esprit comme une fine pellicule d’huile, un enduit poisseux fourmillant qui semblait exiger de moi un investissement sans retenu, comme si elle possédait une volonté propre.
Et c’est peut-être le cas. Maintenant, j’en suis persuadé. C’était limpide, difficile à voir, mais la brume commençait tout juste à se lever. La persistance de la vie. Ma vie, celle des autres, ces morts à la réverbération microscopique, chimique. Je crois que c’est à ce moment que je reçus le choc.
Pop, comme les bulles de champagne se libérant avec fracas de leur prison de carbone.
Je savais déjà qui j’étais, j’achevais de lister mes travers et mes vertus, sans dispersion ni mensonge ni lâcheté.
Je suis un être brillant. Je suis un être médiocre.
Je me cache derrière les aléas circonstanciels chaotiques de la vie pour justifier mon manque de courage et ma validation passive de la cruauté qui m’entoure, celle-la même qui me vêt et me nourrit. Je suis un être brisé, ambivalent, bipolaire, incapable de choisir une route et d’y rester.
Je suis un crabe qui n’arrive pas à compléter son exuviation et se noie lentement pendant que l’eau salée monte dans ma carapace, autrefois refuge confortable, désormais piège mortel, inextricable.
Je crois encore à ma propre bonté, à cette chimère excentrique qui voudrait que ma compassion seule puisse sauver le monde, contaminer le marécage puant de l’inaptitude affective qui semble contaminer l’espèce entière.
Il y a bien un moment où je lâcherais la bouteille de champagne, ferai sauter l’endroit sordide et diabolique qui me sert de lieu de travail et consacrerai mon existence à me repentir en utilisant mon cerveau brillant pour secourir la société, l’aider à accomplir sa transition vers un état de convalescence…pas vrai ?
Peut-être pas, je ne me mens plus là-dessus.Depuis ce soir-là.
Ça n’arrivera sans doute jamais, et alors ? Ce que j’ai découvert…c’est que seul un être s’étant pleinement abandonné à la fatalité, conscient et maître de tout ce qui lui conférait sa beauté et sa laideur, peut entamer sa véritable quête.
Celle de la vie, celle de la mort, les deux faces de la même pièce de théâtre dont le rideau frêle de papier crépon promettait la révélation ultime à celui qui désirait, et avait acquis la faculté de VOIR ce qui se trouvait vraiment derrière…
…la faculté de capter les signaux de la vie des autres. En l’occurrence dans le cas d’étude présent (ça reste une étude théorique, j’ai prévenu), l’empreinte résiduelle, la résonance de leur vie, détectable après leur mort.
Ce qu’il reste d’eux. Le marqueur biochimique du motard m’avait trouvé et s’était imprégné de moi comme je m’étais imprégné de lui. Comme du miel sur un morceau de tissu. Mais je vais trop vite.

 

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