Au bout du mégot

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Ces belles pensées avaient traversé mon cerveau en à peine une seconde. En essayant de décrire ce processus à l’écrit, j’ai surtout l’impression d’être affecté par un sacré complexe du sauveur narcissique paumé à tendance psycho-para-prophétique, nouveau terme scientifiquement établi par moi-même.
Un messie de l’au-delà ivrogne et abattu, tu parles d’un cadeau.
En écrasant le mégot de ma quatrième Rickys je me suis retourné vers la baie vitrée de l’hôtel (c’était quoi son nom déjà ? Aucune idée…).
Je ne pouvais pas entendre grande chose de ce qui se disait derrière. La vaste salle de réception servait de théâtre à une opération lobbyiste déguisée en gala de pseudo charité pour la promotion et la distribution de l’un de nos nouveaux médicaments, censé « minimiser les effets néfastes de la chimiothérapie chez les enfants atteints de cancer » et même « aider le cœur à régénérer ses tissus endommagés ».
Leurs pauvres petits cœurs détruits par le poison qui leur servait de traitement, sur le point de recevoir un autre traitement servant de contre-traitement au traitement de base. Cherchez l’erreur.
Je reconnus le chef du service oncologique de l’hôpital Concordia, imposant bâtiment néo-brutaliste aux angles obtus saillants, supposément révolutionnaire dans son approche sans concession morale du profilage génétique, des expériences sur les mitochondries et autres autogreffes de cellules souches exo-cultivées.
Son ouverture remontait à quelques mois seulement.
Andrej Malaki, je crois. Polonais d’origine. Ou Croate ? Il était en pleine discussion avec William, commercial star et accessoirement l’un de mes « amis » de beuverie, le plus redoutable, l’hyène alpha.
Ses dents scintillaient sous les néons bleutés.
Il portait son ensemble des grandes occasions : polo en cachemire noir, sous une chemise en lin d’Italie, pantalon aux motifs quadrillés gris et noir, sans oublier la ceinture de cuir noir véritable à la lourde boucle de métal en forme de cornes de bouc.
Un autre aurait eu l’air d’un plouc friqué en pris en flagrant délit de faute de goût.
William ressemblait à un élégant requin noir capable de nager dans un lac de merde et d’en ressortir frais et poli comme un billet de banque tout juste pressé.
Je sais qu’il se trouvait en pleine entreprise de séduction : l’hôpital Concordia ne figurait pas encore à la liste de nos clients, et c’était un gros poisson. Le fait qu’il soit un organisme privé nous permettrait d’ajouter un peu de poivre à nos factures – après la période de lune de miel et ses brefs ébats nuptiaux à moins cinquante pour cent sur toute notre marchandise moléculaire – et ainsi collecter une sympathique marge à en faire sangloter de joie le service comptable.
Et le service commercial, évidement, dont la prime de fin d’année fiscale servirait probablement à payer le mois de débauche à Bali de William et sa clique de vampire, dont je faisais d’une certaine façon parti, le doctorat en plus.
Le docteur Malaki lui serra la main, esquissa un sourire de circonstance et s’éloigna à pas maîtrisés. Le baratin de William ne fonctionne pas toujours du premier coup. Pour lui, l’hameçonnage est une épreuve d’endurance, la pêche un boot camp intensif : il fallait bouffer de la boue avant d’espérer bouffer le cou de sa victime. Il m’avait déjà confié une de ses techniques, qui consistait à délibérément saboter un premier rendez-vous tout en distillant quelques mots et chiffres clefs dont le client ne se souviendrait que quelques jours plus tard.
Des mots-cancer, inodores de prime abord, proliférant rapidement en embranchements multiples, engendrant un réseau de questions / réactions dans la caboche du client qui se trouvait bien obligé de nous rappeler pour en savoir plus, combler ces vides qui avaient été savamment placés là par cet esprit diaboliquement éloquent.
L’observation d’un habile manipulateur en action dans son milieu naturel me faisait froid dans le dos, avant que la paralysie émotionnelle ne me rende apathique, tout juste vaguement dégoûté.
Et puis c’est toujours un pote non ? Malgré tout…
Je savais qu’il allait avoir besoin de causer après sa rencontre avec le bon docteur, ne serait-ce que pour évacuer le trop plein de cynisme qu’il se forçait à dissimuler pendant qu’il racolait un client potentiel. Il regarda dans ma direction, je lui lança un signe de la main, et il ouvrit la porte à glissière menant vers le balcon, l’air guilleret, facétieux, et prédateur.
Je fus obligé d’interrompre mon développement, mes rêveries de réincarnation chimique et de résidus limbique post-vie.

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