Au bout du mégot

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Montparnasse, 25eme étage.

William s’adossa à la petite table en laiton vissée au sol du balcon, en face de Richard, le dominant d’une bonne tête et maintenant sa posture droite, parfaitement symétrique. Dominatrice.
« Qu’est-ce que tu fous là ? Tu rêvasses encore ? Une grande théorie à partager ? Je peux taper dans ton verre de champ’? Merci. »
William n’attendait jamais de réponses, il avait déjà vidé son verre.
« Putain c’est un coriace le Malaki, mais bon il ne peut pas être aussi intègre. Dis t’aurais pu t’incruster dans la danse et nous parler de tes trucs de chimiste non ? Genre…oxygénation phosphoryène ? phosphorilatoire ? »
Il était difficile de dire quand William menait quelqu’un en bateau, cela faisait partie de la description même de son poste.
Comme tous les commerciaux du labo, il possédait aussi une formation scientifique, qu’il devait au moins faire semblait de tenir plus ou moins à jour afin de rester crédible en face d’éminents experts du monde médico-pharmaceutique.
Mais la science ne l’intéressait que marginalement, il préférait nettement la chasse.
Richard se chargeait de représenter la crédibilité scientifique, quand le besoin s’en faisait sentir. Parler à un prospecteur commercial ou un RH, ce n’est pas tout à fait comme parler avec un spécialiste en génétique.
« Phosphorylation oxydative…et je doute impressionner Malaki avec du vocabulaire scientifique »
« N’empêche…c’est toujours mieux quand t’es là, enfin parfois. Quand tu te mets pas à débiter de la philosophie de pilier de bar version bac + 12 comme l’autre fois avec Volene. Tu me refais plus jamais ça ok, on est d’accord ? »
« C’est con, je suis particulièrement en forme ce soir pour employer de la grande rhétorique métaphysique. Je t’aiderai peut-être à choper le prochain. Mais si tu veux que je brille, il me faut une victime un peu moins calée. Un autre commercial ? Un médecin généraliste peut être. Je pourrais lui parler de la navette malate – aspartate et la façon dont notre prochaine molécule optimisera le transfert des électrons à l’oxaloacétate puis à la matrice mitochondriale ».
« T’es sûr que ça veut dire quelque chose ? »
« T’occupe »
« Je te pique une clope ok ».
Richard ne lui disait jamais non. Il avait abandonné l’idée de pouvoir influencer cet homme d’une quelconque façon. Leurs joutes verbales se terminaient toujours par une victoire écrasante en sa faveur, laissant Richard un peu plus meurtri et isolé mais aussi un peu plus fort, paradoxalement.
Il était le bougre mal assuré tâchant vainement d’exposer aux autres ses théories visionnaires et autres spéculations ontologiques post-aristotélicienne quant à l’état du vivant, du mort, l’absurdité de l’existence de manière général, en faisant de son mieux pour feindre l’assurance et le charisme d’un type comme William, échouant à maintenir la barre et s’étalant juste à vingt mètres de la ligne d’arrivée.
En guise de réponse ?
Un bombardement de regards interloqués, amusés, parfois troublés, basculant inexorablement vers les réfutations agressives pour finir sur le florilège inévitable de petites piques acerbes lancées sur le ton de la moquerie bon enfant, parodie de camaraderie aux reflets carnassiers.
William clôturait toujours ces échanges sur une tirade parfaitement maîtrisée dont la teneur oscillait entre le dédain jovial, la moquerie ordinaire et le mépris empreint d’une note crémeuse d’affection tantôt fraternelle, tantôt franchement paternaliste.

« Écoute-le encore l’autre. T’en a pas marre de bafouiller ? Sérieux je sais que tu travailles sur ton éloquence mais tu devrais continuer d’observer les cadors, MOI quoi, c’est pourtant pas compliqué. Enfin pour toi si apparemment, ha ha ha ! T’es trop choupinet Richard.
Tu dois être le seul pilier de labo au monde à causer comme un shaman néo-fracturaliste de Johannesburg. Tu sais la bande de camés au pavot sapés comme des clowns clochards qui passent leur temps à essayer de convaincre le monde que leur corps n’est qu’un vaisseau pour âmes perdues sorties de la fracture du néant au centre de la Terre ou je ne sais quoi.
Ah oui ! Et ils racontent aussi qu’on est tous fait avec la poudre de Karma des morts. J’adore ces types. Je t’adore aussi vieux. Je pourrais t’écouter pendant des heures…enfin nan, je déconne.
Je préfère quand tu t’en tiens à tes foutues molécules et que tu m’aides à choper des sacs à cash. Et puis on sait très bien, nous les gars éduqués, ce qu’il y a après la mort. Hein ?
On le sait nous : une putain d’abysse sans fin dans lequel tu peux pioncer pendant l’éternité dans le noir absolu. Sauf moi ! Je suis trop classe pour ça. Je finirai sûrement au fond d’abysses peuplées de femmes à poil et un océan de coke HA HA !
Toi, j’ose même pas imaginer…mais vas savoir si t’as raison, tu resteras ici en tant que particule gluante qui ira coller aux basques d’un pauvre gars à qui tu pourras débiter ta soupe sans qu’il puisse te fermer le clapet de force, le bonheur non ?
Allez on trinque là ! À toi Richard et ton imagination, ton talent, ta poudre de mort et ton sacré numéro de cirque de geek dont personne ici ne risque de se lasser ! »

Il porte un toast. Et tout le monde rit.
Et Richard sait qu’à la seconde charnière pendant laquelle s’opère le salvateur changement de sujet – inévitablement initié par celui qui venait de brailler le plus fort, grand vainqueur de la rhétorique simienne -, tous ses amis le prennent pour un doux dingue nihiliste bafouillant une soupe philosophique incompréhensible et prétentieuse. Il sait aussi qu’ils l’auront oublié tout ça dès que la conversation se tournera à nouveau vers les choses vraiment importantes de la vie : les connards du boulot, les clients super pigeons, l’argent, les vacances, le cul.
Richard rit aussi. De bon cœur, avec un plaisir sans cynisme ni amertume.
Juste la certitude toujours plus mordante de ne jamais pouvoir être compris, par personne. Mais on est tous dans la même prison non ?

Il était habitué à cette mascarade, c’était une maîtresse castratrice et violente qui lui était devenue presque aussi indispensable que l’air.
Dans le domaine de la neuroscience comportementale, il existait une expérience éloquente démontrant le phénomène de différenciation sociale par contraintes environnementales.
Richard aimait paraphraser certains extraits de l’étude scientifique à voix haute, allongé sur son lit, en proie à une de ses crises d’angoisse tétanisante de fin de semaine.

[Lorsque des rats doivent traverser un couloir en apnée pour accéder à de la nourriture, on assiste à l’apparition de deux profils comportementaux dans la population : les rats non transporteurs qui restent dans la cage et les rats ravitailleurs qui plongent et assurent l’apport de croquettes à la collectivité.
Après une période d’hésitation un premier rat, poussé par la faim, plonge.Il rapporte une croquette dans la salle de repos où se trouvent les cinq autres rats.
Remarquant la denrée rapportée par le plongeur, un rat essaiera invariablement de la lui voler. À l’issue du combat, si le plongeur perd sa nourriture au profit de l’agresseur, il n’aura pu subvenir à ses besoins et devra donc replonger afin de rapporter une autre croquette, sa première expérience aquatique l’ayant enhardi.
Il finira par approvisionner le groupe sans jamais parvenir à se rendre la pareille. Si le plongeur gagne sa joute avec le rat profiteur, il devient alors un rat autonome, capable de subvenir à ses propres besoins, sans dépendance ni collaboration.
Ce qui est plus intéressant, c’est que les tailles relatives des groupes et sous-groupes restent constantes.
Systématiquement et sur un groupe de six rats, on observe après quelques jours trois rats transporteurs et trois rats non-transporteurs.
Parmi les rats transporteurs, on décèle un rat autonome et 2 rats ravitailleurs. Ces proportions sont conservées même lorsque on met en présence des rats préalablement différenciés. Si on dispose dans une cage 6 rats qui se sont révélés être des rats ravitailleurs dans une expérience précédente, alors que les rats pourraient se contenter de tous plonger, une nouvelle structure sociale caractérisée par les mêmes profils et les mêmes tailles relatives émerge.]

Si William était l’un de ces rats, il serait définitivement le non-transporteur qui tape sur la gueule des autres afin de se repaître de leur chasse cruellement acquise.
Richard serait le ravitailleur, risquant la noyade, bravant la mort dans le but de satisfaire au besoin le plus primaire de son organisme : la faim, le désir de se remplir, la poursuite de la satiété, physique ou spirituelle.
Mais le ravitailleur ne parvient jamais au contentement, à la dégustation de cette boule nutritive qu’il parvint à traîner hors des flots, à bout de force : l’autre fumier d’opportuniste pervers la lui arrache des pattes alors ses petits crocs dégoulinant de salive sont sur le point de s’y enfoncer.
Le ravitailleur a toujours faim. Alors il replonge.
Encore et encore et encore et encore.
La prochaine fois serait peut-être la bonne ?
Les rôles s’inversent, l’étude le prouvait. Un ravitailleur pouvait se transformer en autonome. Rien n’est définitivement acquis.

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