Chair vide

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Chair vide

Je ne pouvais pas y aller de mon vivant. Alors j’ai décidé d’y aller une fois morte. Flottant dans l’infini, l’océan froid, glaciale du Kelvin. L’au-delà, mais littérale. Au-dessus, autour, partout, nulle part. Le vide. Ne jamais terminer son voyage. Et pourquoi pas ? Qui sait ce que l’on peut rencontrer, quand on dérive…

Terre

06h40. Merde. Foutu signal. Incapable de se connecter correctement à la membrane. Saloperie de standard foireux. Si on avait encore au moins le choix de se procurer autre chose que la camelote de base du système…cette cochonnerie est tout juste bonne à me foutre en retard, quand elle ne fait pas pisser de sang mon nez lorsque le filtre à onde déraille aux heures de pointe. Ou pendant une éruption solaire massive. Une à deux fois par semaine. Normale.

7h, 11h, 19h, 25h…aujourd’hui le matin, c’est pour ma pomme. Je vous présente le quartet infernal du grouillot terrien. Plus ou moins 13 milliards à se faire agiter la chair du bocal simultanément. Enfin, ça c’était la théorie. Standardiser les rotations de travail à l’échelle planétaire, quelle excellente, savante idée ! Ce qu’on a surtout réussi à standardiser, c’est la migraine de masse. Et je ne parle même pas des tremblements.

45 degrés dehors, et ça continue de grimper. Si seulement j’habitais en Iran…

Bref. Il faut sortir maintenant Madame. Met toi une taloche, engouffre ta pâte à larynx, ingurgite la poudre à estomac, cul sec ! Et vas bosser. Ha et n’oublie pas ton écran UV, ça va encore taper aujourd’hui. C’est quelle période déjà ? L’automne ? Il me semblait qu’on était en septembre. La lumière est un peu plus jaune. Un peu moins rouge. Une pâleur naissante ? Quelque indice que la machine tourne toujours, que les écrous de la géosphère claque encore une coche de temps à autre ? La lumière passe difficilement entres les arceaux en titane du dôme, juste assez pour deviner qu’on a encore un soleil.

Je pourrai demander la date exacte à quelqu’un dans la rue, mais bon, plus grand monde ne se soucie du calendrier. Je récolterais au mieux quelques regards mal assurés, embarrassés. Honteux ? Les plus jeunes ont oublié tout ça. A la bonne heure, les informations inutiles ne perdurent que trop longtemps dans l’histoire. Par sentimentalisme crasseux ou par habitude vaine. Réconfortante, à s’en réchauffer le palpitant, comme au coin de la cheminée, que dis-je, de l’incinérateur. J’en veux pour preuve : les 200 années qui ont été nécessaires à l’abandon collectif et collégial de la mobilité inter-bloc. Du voyage si vous préférez. De la relocalisation, du trajet, du déménagement, du déplacement quoi. Que personne ne bouge. Ça tombe bien : personne n’en a envie. Plus maintenant. Enfin presque plus personne…les vieilles habitudes ont ceci en commun qu’il existe toujours quelques lucioles pugnaces parvenant tant bien que mal à entretenir ces vieux rîtes, ces secrètes lubies, ces anciens miels collants à l’âme en papier crépon de notre pauvre civilisation.

Ma lubie à moi, c’était le vide. Aujourd’hui personne ne pense plus au vide. Enfin…à l’instar des nostalgiques de la nano-Tech ou des amoureux des anciens livres, on trouve toujours une luciole quelque part. Il suffit juste qu’elle vous déniche…

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