Chair vide

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Terre

Ce dont personne ne manquait dans le bloc, c’était bien d’anxio-alcool. Que tu sois Droit, Filtré ou Travailleur Stationnaire comme la plupart d’entre nous, un autarcentre était proche de toi. Une gigantesque infrastructure ou se concentrait ce qu’on pouvait tout juste encore appeler du divertissement pour l’ex-humain moyen qui faisait encore semblant de s’intéresser à quelque chose.et dans l’autarcentre, le péri-bar,  servant à zéro frais cette ignoble tartine de jus de ferraille rance au fruit fermenté qu’on appelait Ver’b.

De toute les manières que le terrien des blocs avait d’oublier de se poser des questions, la stagnation au péri-bar était bien sa préférée. S’y rendre après avoir effectué son quota de travail n’était plus depuis longtemps encouragé d’une secousse de la membrane pareille à celle préludant et ponctuant sa rotation ouvrière.

Mais dans des temps plus anciens ou il était encore difficile d’imposer une certaine routine à la population de nos blocs alors bourgeonnants sur le terreau vicié d’uranium de l’après-guerre, l’heure du passage à l’autarcentre, et plus précisément au péri-bar; se sanctifiait d’une bonne décharge d’ions dans la caboche. Pilonnée à même l’implant-peau de première génération de nos distingués ancêtres. Ça devait faire mal. Travaillez peu, divertissez-vous beaucoup avec ce qu’il vous reste d’envie et surtout, passez de belles nuits 100% garanties par les endorphines déféquées en torrent drus par votre membrane, venue l’heure de la sieste. Ce qu’il y avait dans le Ver’b a cette époque…plus personne ne se le demande.

« Et là je me suis dit « 6h27. Tu as 3 minutes, amirale. Utilise les bien » »

Le péri-bar commençait tout juste à se remplir. Fin de la rotation du matin. La salle des Filtrés laissait déjà deviner les ombres massives d’une dizaine de gaillards râlants du gosier à chaque respiration. Leurs borborygmes respiratoires étaient emblématiques de leur caste : des râles saccadés audibles depuis l’autre extrémité de la salle, à croire que leur propre âme tentaient de s’extirper de leur cage de chair en lacérant ses parois, pour ne finir que noyée dans son mucus. A en gerber.

Les Filtrés n’enlevaient leur masque qu’une fois seuls entre eux, à l’abri de nos regards inquisiteurs. Il y en avait toujours, de ces bonzes : la bouche en cœur, les yeux en biais, le regard un tantinet bovin, pas qu’un peu idiot, surtout méprisant, mais toujours fuyant. Comme s’ils avaient honte d’avoir envie de regarder. Les travailleurs du Dehors fascinaient autant qu’ils repoussaient. Pas facile d’avoir été choisis pour faire le sale boulot, dans la jungle puante et délétère qu’on imaginait se trouver derrière le bloc.  Le paradis pour les amateurs de fritures au Becquerel. Thermostat 40 000.

« Ouais, parce que t’es vraiment à plus de trois minutes de ton bloc de travail…qui est aussi le bloc dans lequel tu vis et le bloc dans lequel se situe ton péri-bar, tu te souviens ? »

« N’empêche…j’aurais dû être vibrée à 6h15. J’aurais pu être en retard. J’aurais pu cogner dans un Droit, parler à un Estum, ne pas pouvoir transiter »

« J’aurais pu, j’aurais dû…tu cherches encore à tromper l’écoulement du système hein ? La faille qui te mettrait en danger ? Tu sais que la majorité des gens ont oublié le danger, du moins dans nos blocs. Pourquoi est-ce que tu voudrais le ramener ? On n’est pas bien là ? Tout est organisé pour nous. Pas de tracas, des rations à foisons, une vie bien trop longue et des péri-bars dans lesquels on n’a presque jamais besoin d’endurer la présence malsaine d’un Droit, vu qu’ils passent le plus clair de leur temps à marmonner des insanités dans les vieux sous-sols ou les ruelles cradingues du bloc. Y’en a qui se sont battus dans le passé pour qu’on puisse jouir de tout ça maintenant non ? Enfin je crois…»

Le Ver’b coulait à flot maintenant, liqueur opaque à la robe d’ambre, reflets oranges, dont la consistance visqueuse et collante s’apparentait au vieux jus de fossile noir qu’on trouvait encore dans certains sous-sols aqueux. On pouvait aussi bien se servir du Ver’b comme colle à métaux que comme décapant à cervelle.

« Le danger n’a rien à voir la dedans. Et quand bien même, pourquoi pas ? Ce que je veux, c’est voir à travers. Penser en diagonale. Regarder ce qu’il y a autour de moi et laisser la vibration de cet autour m’influencer, me faire dériver. Me surprendre. Tu te souviens du mot « chaos ? ». L’inattendu acceptable, l’impromptue dérivation, le flux, tout simplement, le flux du temps inconnu et incertain, comme les Eelds l’expérimentaient autrefois ? »

« C’est reparti…les Eelds, le passé, l’avant-blocs, le mystère. Tout ça n’existe plus Staelle. Et si tu voulais vraiment toucher le non-prévu, pourquoi  n’as-tu pas causé avec l’un de ces Droits hein ? Casser ta routine. Tâter de la périphérie. Devenir complètement cintrée comme eux peut être. »

« Viens avec moi Seylv. Et dis-moi ce que tu vois, là dehors »

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