Chair vide

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Terre

« C’est drôle comme ils se regroupent. Les filtrés, les droits, tous quoi, même nous. Surtout nous. Je veux dire, on n’est pas des masses à se réunir au péri-bar avec les mêmes personnes tous les jours. On voit des gens parler entre eux ouais, mais ils ont souvent l’air totalement déconnectés. Comme moi et les autres à l’époque, tu vois, avant  qu’on se connaisse. Et on voit jamais de filtrés causer avec des stationnaires par exemple. Tu crois qu’on devrait essayer d’aller taper la discute avec un de ces racleurs des tourbières à radon ? Ça te sortirait de la routine que tu sembles tant mépriser hein Staelle ? »

Seylv était juste assez curieux pour suivre avec une passivité complice les délires philosophiques et autres diarrhées verbales existentielles que je lui infligeais quotidiennement depuis deux ans. Mais pas assez pour avoir découvert sa curiosité par lui-même. La majorité des rencontres entre habitants des blocs se ressemblaient. Et la nôtre n’avait pas fait exception, du moins au départ : Puante de banalité et désespérante de neutralité. Pas d’éclat, peu d’émotion, le contrôle en toute circonstance. Divertissante, distrayante même, mais creuse. Vide.

« Rien ne me ferait plus plaisir ! On pourrait borboryser ensemble, sur le même rythme, et se comprendre en agitant nos pognes dans tous les sens ; parce qu’ils ont l’air expressifs ces bonhommes-là ! Tout le contraire des Droits. Ils pensent sûrement autrement, plus directionnel, évasé, moins linéaire. Un tantinet délirant peut être ? J’aimerais bien leur parler du vide. Je suis sûre qu’ils possèdent une sorte de savoir quasi-mystique sur la question, à force de bouffer de la poussière là-bas dehors, les membranes bulbeuses de leur masque à oxygène fixées sur le vide extérieur, du rien à perte de vue !

« Arrête de te foutre de ma gueule ! T’as vraiment le don de ne rien dire en beaucoup de mots juste pour m’embrouille la membrane ! On a qu’à aller en Iran tiens…tu me bassine avec ça depuis que je te connais. Il serait peut-être temps de transformer tes belles paroles en action !»

L’expression de Staelle oscillait entre la moue dépitée et la franche fierté fraternelle.  Le bonhomme en avait fait du chemin, depuis cette fameuse première rencontre. Voilà qu’il se mettait à réfléchir et à questionner ! Une ombre d’inquiétude passa brièvement sur son visage. La peur tout juste émergente de n’être qu’une fraude ambulante éructant des litanies sur la vie qu’elle ne sera jamais en mesure de concrétiser. La certitude imminente que Seylv pouvait se révéler bien plus courageux qu’elle, prompt à mettre en branle les grands plans théoriques qu’elle avait fomenté durant toutes ces années d’onanisme cérébrale.

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