Chair vide

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Terre

Fin de la rotation du soir. 00h29. Parfait pour un énième rendez-vous à l’autarcentre. Enfin au péri-bar, vous me suivez non ? Pourquoi irais-je ailleurs ? Les mondes virtuels, les expériences charnelles de groupe, les tech-voraces, les clubs d’observation du désert irradié en 4 dimensions et le laboratoire des Droits, très peu pour moi. Chacun trouvait son compte à l’autarcentre. Du moins ceux qui daignaient encore singer l’existence en se rendant dans le seul endroit potentiellement divertissant des blocs. A presque s’y sentir vivant tiens. Bah ! Mon plan devenait de plus en plus précis chaque jour. Notre plan. Nous étions sur le départ, Seylv et moi. Dans tous les sens du terme.

« T’as consulté la librasphère ? T’as bien toutes les infos ? »

« Oui, tout est imprimé. Y’ a plus qu’à se bouger. J’ai un plan détaillé du parcours, et un récapitulatif de toutes les emmerdes qu’on pourrait trouver sur notre chemin. On a l’autorisation de l’OS, il nous a déjà retiré du système. Pas d’objection de ce côté-là »

« Il ne manquerait plus que ça. Pourquoi l’OS nous empêcherait de partir ? Ce n’est pas comme ça qu’il fonctionne. Son unique but a toujours été de maintenir nos habitudes et notre cadre de vie, si on peut appeler ça comme ainsi. »

« Et de nous forcer à préserver nos infrastructures surtout ! Pourquoi tu crois qu’on travaille, il faut bien les faire tenir debout, ces cochonneries d’habitats, ces routes, et ces autarcentres ! Bon alors, pas de regrets ? On va en voir de toutes les couleurs dans le désert, ce sera pas de la tarte. Mais avec la combinaison des Filtrés et la carte de l’ancien réseau sous-terrain, on devrait s’en sortir. A moins qu’on se ne fasse boulotter par un Kaar, mais on va se tenir loin du cratère de Giza hein, tu m’excuseras.»

« Ca me convient pas mal…je me suis occupé des réserves de pâte à larynx et de tablettes nutritives. Tout ce que mon pauvre dos pouvait supporte ! On a de quoi s’en gargariser le gosier pendant des mois ! »

Peu de monde flânait au péri-bar ce soir. Trois giratoires étaient assis à une table près du coin des Filtrés. Ils ne parlaient pas beaucoup et se regardaient encore moins. Leurs larges épaules avachies donnaient à leur silhouette un aspect écrasé, aplati, comme s’ils subissaient une gravité artificielle impossible à soutenir. Une triste vue. Ils avaient sûrement bien travaillé aujourd’hui. Une demi-douzaine d’heures productivement passées à colmater le pilier de soutenance de l’habitat 47. Du moins je l’espère, ce truc était sur le point de s’écrouler la dernière fois que je suis passée devant. La marque de fabrique de notre société.

« Et si jamais…l’un de nous n’y arrive pas ? Si l’un de nous deux meurt avant le début du pèlerinage ? »

« Tu viendras avec moi quoiqu’il arrive. Même si je dois trainer ton cadavre dans le caisson de voyage. »

« Tu viendras avec moi aussi…bordel, on est vraiment cinglé non ? Enfin surtout toi hein, moi je ne fais que te suivre après tout ! Haha !»

« T’es aussi taré que moi, ne te cherches pas d’excuses petite tête. Mais je te l’avoue…je ne suis pas sûre que j’aurais eu le courage de poursuivre ce voyage sans toi. Tu t’es bien réveillé. Plus vite et mieux que moi… »

« Pour le meilleur ou pour le vide ! »

« Bagha m’a réservé un caisson pour deux. C’est le maximum. Une fois que la fusée a quitté l’orbite géosynchrone, les 50 caissons s’éjecteront du corps principal dans autant de directions différentes. Chacun son secteur, son amas. Nous, on va vers Abell 2029. La propulsion individuelle du caisson est tout juste assez puissant pour maintenir la dérive ad aeternam. Ce sera comme flotter dans l’infini, calmement, en espérant de pas se prendre un astéroïde dans la poire »

« Ce sera bien le cadet de nos soucis…arrivé là, on ne sera plus qu’un tas de chair vide. On n’existera plus, on ne respirera plus. C’est la condition. Aller dans l’espace, mourir dans l’espace, dériver jusqu’aux frontières de l’univers. Et nos yeux ne pourront pas le voir »

« Comme toutes les bouteilles à la mer lancées à la dérive depuis le début du programme : froides et seules jusqu’à ce que quelqu’un les repêchent… »

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